Aimez-vous le Jazz ?

Intégralité de l'article paru dans InfoNews N° 22, avec des photos et des extraits de musique, par Freddy Haederli.

Le fameux «Tiger Rag », enregistré à New York le 18 mars 1918 par l'orchestre blanc The Original Dixieland Jazz Band.

Un petit extrait du début :

L'orchestre de Joe "King" Oliver, durant une tournée en Californie (1921).
De gauche à droite: Ram Hall dm, Honoré Dutrey tb, King Oliver cnt, Lilian Hardin voc, David Jones as, Johnny Dodds cl, Jimmy Palao vln, Ed Garland sb.
Note : la chanteuse (et pianiste) Lilian Hardin épousera Louis Armstrong en 1924.
Nous ne pouvons pas entendre l'orchestre de la photo, King Oliver ayant dû attendre 1923 avant d'enregistrer. En octobre 1923, nous retrouvons toujours Honoré Dutrey, Johnny Dodds, Lil Hardin. La formation a été renforcée par un deuxième cornettiste : Louis Armstrong.
Un petit extrait de Riverside Blues :

CHICAGO ET NEW YORK

À Chicago, le Jazz en 1920, qu'il fût blanc, noir ou créole, n'était pas seulement fait de groupes issus de l'association de musiciens qui se connaissaient du temps où ils vivaient à la Nouvelle Orléans. Il y avait aussi les individualistes et les ménestrels qui étaient la plupart du temps itinérants. À New York, la situation est à peu de choses près identique, mais comme la ville est plus grande, il y a aussi le besoin de faire les choses en grand.
C'est donc là que l'on retrouve les premiers grands orchestres. Parmi les plus célèbres, citons l'orchestre du pianiste, compositeur et arrangeur Fletcher Henderson. Pour qu'un grand orchestre fonctionne, il faut évidemment que ses membres sachent lire la musique en plus de la créer spontanément. Cet axiome est important car de lui découle la spécificité du jazz par rapport à la musique classique. Cette faculté de lire la musique, et plus particulièrement à New York, devient en quelque sorte le passeport indispensable pour l'emploi, surtout parmi les musiciens syndiqués.

Avant de parler de New York, revenons à Chicago. Cette capitale de 3 millions d'habitants à cette époque a vu l'arrivée d'un grand nombre de musiciens de jazz.

La plupart venaient du Sud et de la Nouvelle Orléans, et tous espéraient gagner plus d'argent. L'Orchestre de King Oliver (voir photo plus haut), résidait à Chicago, et se produisait habituellement au Dreamland Café. Joe Oliver qui avait lui-même débarqué à Chicago en 1919, allait en 1921 justement convaincre un tout jeune trompettiste de la Nouvelle Orléans de venir le rejoindre. Ce nouveau venu allait faire parler de lui par la suite, car il s'appelait Louis Armstrong. Ce personnage connu dans le monde entier nous offrira surtout le rare privilège de suivre l'entièreté de sa carrière musicale par l'enregistrement et ses disques. Avec la formule comprenant deux trompettistes, l'orchestre de King Oliver faisait un tabac. Louis inscrira son premier solo au sein de la formation d'Oliver dans Chimes blues, un enregistrement datant de 1923. Mais très vite le poulain allait dépasser son maître... Peu après, il quittera Joe « King » Oliver pour rejoindre la non moins prestigieuse formation du pianiste, arrangeur et compositeur Fletcher Henderson à New York. Véritable pépinière et usine à produire de grands talents. Cette formation à géométrie variable, pouvait, avec son leader et quelques musiciens, aussi bien accompagner une jeune chanteuse de blues, qu'animer et faire chauffer une soirée en grande formation dansante jusqu'au paroxysme. De plus, les cachets des musiciens y étaient aussi nettement sup&ecute;rieurs à la moyenne, et les disques de Fletcher Henderson sortaient abondamment et se vendaient très bien.

LE PIANO MECANIQUE, LE RAGTIME, LE STRIDE

Une constatation frappante concernant la musique de jazz, c'est qu'elle était très souvent composée par des pianistes. L'un d'eux était déjà très célèbre. Il venait de St. Louis, je veux parler de Scott Joplin. La musique qu'il composa donna les lettres de noblesse à ce que l'on appelait le ragtime. Le moyen de diffuser ses compositions, il le trouva non pas par l'enregistrement de ses œvres sur disques, mais grâce à un instrument génial : le piano mécanique. Partout oû il y en avait un dans une taverne, un bar ou un saloon ; l'ambiance changeait pour le meilleur, et la clientèle augmentait. Certes, un piano mécanique coûtait vingt fois plus qu'un phonographe, mais cet investissement était super rentable. En fait sa popularité freina même le développement et la diffusion des disques de jazz durant la période 1917 à 1925. Même la prestigieuse firme Steinway fabriquant des pianos de concerts de renommée mondiale, s'était mise à produire un modèle de piano mécanique. La nourriture de ces pianos mécaniques c'était les fameux rouleaux de papier parcheminé, criblés de perforations reproduisant le jeu de son créateur, le plus souvent auteur et compositeur. Ces rouleaux permettaient même une virtuosité surhumaine, puisqu'on pouvait y rajouter après coup des traits mélodiques ou rythmiques synonymes à l'ajout d'une deuxième main droite par exemple. Bref, on venait d'inventer le re-recording... En dehors de Scott Joplin déjà mentionné, et dont nous n'avons rien d'autre à nous mettre sous la dent que ses partitions et ses « piano rolls » (littéralement les rouleaux pour piano) ; citons encore quelques noms de pianistes qui ont bénéficié de cet engouement des pianos mécaniques, mais qui ont également fait des disques conventionnels, et pas des moindres : James P. Johnson, Jelly Roll Morton, Fats Waller, Eubie Blake, Clarence Williams et Duke Ellington. Pour ce dernier, mais premier dans bien d'autres domaines par la suite, il est intéressant de noter qu'il n'a perforé qu'un seul rouleau. Il s'agit de « Jig Walk engrangé » en 1924. Pour James P. Johnson, citons son célèbre Carolina Shout, une composition très élaborée en 1921, qui allait servir d'étalon en matière de virtuosité, afin de départager les pianistes aspirant à la consécration et au respect par leurs congénères. James P. Johnson, a marqué son époque, et il est l'auteur de plus de 200 compositions, dont une cinquantaine sont entrés dans le répertoire des « standards ». Le style pianistique du ragtime originel a cependant très vite évolué, et dès 1926, on qualifiait désormais cette nouvelle façon de jouer de « stride », synonyme d'enjambée ; mais on parle ici d'un jeu de mains, et d'alternances rythmées et séparées d'environ 40 cm sur le clavier ; aussi bien dans le grave que dans l'aigu, et d'arpèges entrelacés...

LE BLUES ET LE BOOGIE WOOGIE

Si les pianos mécaniques n'ont survécu que chez les collectionneurs, et dans l'ensemble disparu de la scène du jazz après 1930, c'est justement parce qu'ils reproduisaient les notes sans état d'âme, et sans les nuances intermédiaires principalement dues à l'interaction entre le public et l'interprète. À ce propos, dès 1926 les progrès réalisés par la technique d'enregistrement dite « électrique », permettaient aux pianistes de jazz d'interpréter une autre forme d'expression musicale : celle de jouer le blues. Bien que le blues ne soit pas obligatoirement joué sur un tempo lent, il implique cependant fréquemment que certaines notes soient tenues longuement. Il offre aussi un format d'expression richement nuancé. Parmi les plus célèbres auteurs et interprètes de cet expressionnisme pianistique citons : Leroy Carr, Jimmy Blythe et Big Maceo. Un autre style pianistique s'est développé à peu près à la même époque et il s'agit du Boogie Woogie. Bien que nettement plus viril et musclé ce style est cependant resté en marge du courant principal. Il a connu ses heures de gloire vers 1940, pour ensuite graduellement céder le pas au « Rhythm & Blues ». La notion et le style Boogie Woogie fut crée par le pianiste Pine Top Smith avec son fameux Pine Top's Boogie. L'enregistrement original remonte à 1928. Le Boogie Woogie comporte aussi la caractéristique d'être un spectacle visuel pour l'auditeur. Il a aussi souvent donné l'occasion à deux pianistes ou plus, de se mesurer en joutes amicales ; sur le même piano, ou encore sur deux pianos et plus. Parmi les duettistes célèbres des années 40, il y avait notamment Albert Ammons et Meade « Lux » Lewis. En solistes, notons encore les noms de Jimmy Yancey, Pete Johnson et de Cow Cow Davenport.

LE JAZZ FRANCHIT L'ATLANTIQUE

Nous sommes à New York, où tout se doit d'être plus grand et meilleur qu'ailleurs. Nous avons tous entendus parler des comédies musicales américaines et de Broadway. C'est ce phénomène qui consiste à mettre en scène une succession d'airs à succès entrecoupés par des sketches, mais dont l'enchaînement forme un tout. A part leurs succès qui furent retentissants dès 1915, cette expression musicale et visuelle allait aussi très vite être exportée et passer les frontières. C'est normal, cela rapportait beaucoup d'argent. Mais elle permettra à de nombreux musiciens de jazz de s'exprimer à l'étranger. Parmi les premières troupes à franchir l'Atlantique, citons Will Marion Cook's Southern Syncopated Orchestra juillet 1919, et Sam Wooding & his Club Alabam Orchestra en 1925 dans la revue Chocolate Kiddies. Si ces noms n'évoquent guère de souvenirs aujourd'hui, certaines de leurs vedettes nous sont encore connues. Je pense notamment à Sidney Bechet, alors essentiellement un clarinettiste prodige et un clown, mais qui avait cependant été remarqué en 1919 déjà, par Ernest Ansermet, un chef d'Orchestre-musicologue déjà respecté lors d'une visite à Paris et écrivant pour la Revue Romande en Suisse. Dans une moindre mesure, cette exportation de talents avait aussi été remarquée en France avec les soldats Américains venus en renfort durant la première guerre mondiale en 1918. Certaines fanfares (de race blanche), eurent même l'occasion d'enregistrer des cylindres chez Pathé à Paris, tels que la Musique du 158th Infantry Band U.S. Army, et l'orchestre des Scrap Iron Jazz Band de l'U.S. Army. L'exemple inverse est vrai aussi, mais précisons qu'il ne s'agissait pas de sauver un pays, mais de stages de perfectionnement effectués à titre personnel; tels qu'en 1923 avec Mistinguett, pourtant déjà étoile de plusieurs revues à Paris, mais qui s'en est allée aux U.S.A. et en 1924 en Amérique du Sud, histoire de voir sur place ce que ce phénomène musical syncopé avait de spécial et de nouveau... Peu de temps après, une autre curieuse décidait elle aussi d'aller voir, c'était la pianiste, compositeur et chanteuse Mireille en 1928. En fait, elle restera 3 ans durant aux U.S.A. Une autre déferlante qui allait faire du grabuge auprès du public Parisien, fut la tournée de la Revue Nègre en 1925, et de sa chanteuse et danseuse étoile Joséphine Baker, accompagnée par l'Orchestre du pianiste Claude Hopkins ; dans lequel on retrouvait une fois de plus le clarinettiste Sidney Bechet.

D'une façon générale, ces grandes tournées de revues musicales à travers le monde n'allaient pas sans engendrer quelques problèmes. De la logistique des costumes, des accessoires, décors, instruments de musique, des personnes, des itinéraires, des repas, et des salaires ; les éléments pouvant causer la zizanie entre une cinquantaine de personnes composant ces troupes, étaient très nombreux. Et c'était sans compter les malversations de dirigeants et d'imprésarios peu scrupuleux... Certains se sont fait la belle avec l'argent des salaires de la troupe juste avant le retour de celles-ci, laissant orphelins de nombreux musiciens ainsi incapables d'emprunter l'argent pour retourner chez eux. Ce fut le cas du trompettiste Arthur Briggs et du saxophoniste Benny Waters, qui tous deux adoptèrent la nationalité Française. D'autres n'eurent pas cette chance, et se sont retrouvés bloqués à Calcutta, Inde.

LOUIS ARMSTRONG ET THE HOT FIVES

Mais retournons à Chicago... Nous avons déjà évoqué la manne que pouvait représenter la vente de disques, et le souci des musiciens de vouloir en profiter. Il existe un cas de figure sans précédant, et qui nous amène à parler à nouveau de Louis Armstrong. Ce dernier, en compagnie de musiciens qui pour la plupart étaient occupés à se produire dans des lieux et orchestres différents ; décidèrent de faire des disques ensemble. C'est la marque de disques « Okeh » qui les engagea et qui allait réaliser une affaire fumante. Car si les musiciens furent ravis et tombèrent d'accord pour se partager « un salaire fixe » payé en une seule fois lors de la séance d'enregistrement, la firme Okeh allait presser ces disques qui parurent sous le nom de « Hot Five » en plusieurs millions d'exemplaires... Voici la composition de ce quintette de studio, et qui n'exista qu'en disque : Louis Armstrong cornet, trompette ; Kid Ory trombone, Johnny Dodds clarinette ; John Saint Cyr banjo ; et Lilian Hardin-Armstrong piano. Il est à noter que ces disques sont toujours et encore disponibles aujourd'hui... Bien que lésé par un manque à gagner évident, Louis Armstrong en tira une le&çon et n'allait pas s'y laisser prendre à deux fois. Trois ans plus tard il avait son propre orchestre, et par conséquent c'est lui qui décidait de son cachet. Dans le même laps de temps, Louis Armstrong venait de créer une nouvelle forme d'expression musicale dans le contexte du jazz. En deux mots, il s'agit de la libération de l'improvisation, qui jusqu'alors était essentiellement structurée. Cette audace en matière de solos, ne pouvait être le lot de tout un chacun, et demandait aussi une parfaite maîtrise de l'instrument, sans parler de l'élément majeur : le don de la créativité spontanée qui, dès sa conception, établit les bases d'un lyrisme semblant logique et péremptoire. Louis Armstrong possédait et maîtrisait tous ces aspects et n'était pas seulement interprète mais auteur, compositeur et chanteur. Cette création de l'édifice jazzistique par Armstrong, lui valut des retombées bien méritées et contribua largement à sa renommée quasi planétaire. Ils sont presque unanimes parmi ses contemporains jazzmen et de ceux qui l'ont suivi, pour dire que le jazz n'était plus le même et que l'apport d'Armstrong à cette musique ne pouvait être ignoré, que ce soit par eux-mêmes ou par d'autres. Pour apprécier le personnage, son apport et sa musique il nous reste évidemment les disques, mais aussi la vidéo et depuis peu, les albums DVD.

LA CONSTITUTION D'UNE DISCOTHEQUE DE BASE

Ce qui m'amène tout naturellement à essayer de vous guider quelque peu dans la constitution d'une discothèque de base. Pour ce faire, il y a fort à parier que certains d'entre vous ont déjà essayé, et fait quelques mauvaises expériences. Celles du genre : les CD les moins chers, ne sont pas les meilleurs... Les offres génériques du genre : Tout le Jazz en 50 CD's pour moins de 400 FF. ou encore les encyclopédies et collections de disques à acheter chaque semaine, un peu comme un magazine... Toutes ces variations de propositions de ventes ont un point commun : c'est de l'arnaque. Ces disques occuperont de la place chez vous, mais vous ne les écouterez que rarement deux fois, pour ne pas dire qu'une fois. Pourtant la solution existe mais elle n'est généralement pas proposée par les grandes marques de disques, mais par des distributeurs indépendants. Et parmi ceux-ci, certains sont très sérieux et digne de confiance. Si par exemple vous ne disposez que d'un mètre linéaire de rayonnage pour votre future discothèque de jazz, il s'agit essentiellement d'éviter les doublons. Puis il faudra acquérir des disques composés d'une sélection des meilleurs exemples musicaux de l'artiste proposé. La collection « Best of Jazz Records » distribuée par Mélodie, France ; est à mon avis un modèle du genre. Le rapport prix / qualité est excellent et le livret documentant chaque disque est richement illustré et offre une mini-biographie situant l'artiste et son parcours évolutif. Chaque volume propose 22 titres, soit environ 65 minutes de jazz. Une discographie exhaustive indique pour chaque titre la formation et l'instrumentation, ainsi que le lieu et la date d'enregistrement. Autre point fort, c'est la sélection proposée pour chaque album qui fait l'objet d'un forum de critiques et mélomanes experts en la matière. La chronologie des titres est respectée, et enfin, le choix des sélections n'est pas limité à une seule marque de disque. Un autre distributeur indépendant digne de confiance c'est Frémeaux & Associés, France. Ce dernier, en plus d'une riche panoplie d'artistes connus et moins connus, offre de nombreuses solutions thématiques, avec un choix d'albums dédiés à des genres ou familles musicales telles que l'harmonica, l'accordéon, le blues rural, le rock and roll, la guitare hawaïenne, le violon, etc. Après cette parenthèse à connotation mercantile (*), nous reprendrons le cours de l'histoire du jazz, avec la découverte d'un personnage atypique : Le pianiste Jelly Roll Morton.

LA NOUVELLE-ORLÉANS

Nous retournons à La Nouvelle Orléans. Oui, c'est là qu'un 20 octobre 1890 naquit Ferdinand Joseph Lemott dit Jelly Roll Morton. La carrière de ce talentueux pianiste, compositeur, arrangeur, chanteur, et chef d'orchestre créole est un véritable marathon. Il aura gravé quelques 180 faces de disques jusqu'à sa mort qui survint le 10 juillet 1941 à Los Angeles, Californie.

Véritable baroudeur et mégalomane, il enregistre ses premiers disques et piano rolls en juin 1923. A cette époque, il avait cependant déjà bourlingué et surtout énormément voyagé. Ses cartes de visite professionnelles indiquaient sans la moindre modestie qu'il était ni plus ni moins que l'auteur/initiateur du Jazz, du Stomp, et du Swing ; et qu'il était, au niveau mondial, le meilleur compositeur de musique "hot" .

Véritable touche-à-tout, il serait plus facile d'énumérer les métiers qu'il n'a pas exercés au cours de sa vie... Avec le piano comme vecteur principal, il fait et crée sa réputation comme comédien, puis comme pianiste dans les bars, les salles de jeux, et les maisons closes, bref les bordels.

Tour à tour musicien, amant, entremetteur, et maquereau, il devient célèbre par la trentaine de solos de piano qu'il enregistre dès l'été 1923 à Chicago, et enfin décroche un contrat d'enregistrement par la prestigieuse firme Victor en 1926. Réunissant un orchestre formé de la crème des talents de sa ville natale, les Jelly Roll Morton's Red Hot Peppers (... et ses Piments Rouges), enregistrent une série de disques qui eurent un succès retentissant. En effet, outre l'édition originale américaine, la plupart des disques furent pressés par les filiales de Victor dans le monde entier.

Certains disques eurent ainsi la primeur de plus d'une quinzaine d'éditions. Voici d'ailleurs la liste des pays impliqués :
USA, Canada, Argentine, Chili, Australie, Japon, Inde, Angleterre, France, Allemagne, Hollande, Suisse, Italie, Espagne, Norvège, et Suède.

Cette profusion d'éditions locales fut aussi l'objet de découvertes intéressantes lorsqu'une vingtaine d'années passèrent et les collectionneurs de ces différents pays commencèrent à se parler. En effet certaines éditions étrangères avaient été pressées, pour un même titre, avec une matrice différente.

UN ORCHESTRE DE CHOIX

En 1929, le succès rencontré par la vente de ses disques motiva même Jelly Roll Morton à se faire incruster un diamant de taille respectable dans l'une de ses incisives supérieures.
Parmi les musiciens qui participèrent au succès de cette période 1926-1930, citons George Mitchell au cornet, Ward Pinkett, Ed Anderson, et Henry Allen à la trompette. Au trombone nous retrouvons Kid Ory, et J.C. Higginbotham, et surtout la quintessence des clarinettistes de la Nouvelle-Orléans tels que Johnny Dodds, Omer Simeon, Barney Bigard et Albert Nicholas.

Pour la section rythmique, il y avait aussi Andrew Hilaire, puis Baby Dodds, et Paul Barbarin à la batterie. De 1926 à 1930, Jelly Roll Morton enregistre plus de 78 titres dont 71 sont des compositions originales de son crû. La particularité de ses compositions originales pour orchestre réside dans le fait qu'elles sont très difficiles à exécuter. L'ingéniosité du maître lui-même pour recruter des solistes aptes à la tâche s'émousse vers la fin de 1930.

De 1931 à 1938 c'est la descente aux enfers. Les récessions de 31 et 38 le forcent à faire extraire son diamant pour survivre. Mais Jelly Roll Morton y croit encore. Ce que Marius est pour Marseille, Jelly Roll Morton le fut pour le Jazz. Il reprend ses talents de toujours, et on le retrouve dans les tavernes de Washington, D.C. organisant des soirées animées, mêlant le jazz et les jeux d'argent.

En mai 1938 et jusqu'en décembre de la même année, il confie ses souvenirs à la cire. Ce témoignage fut réalisé en la capitale, et financé par la bibliothèque nationale, sous le couvert de documenter les archives de la musique ethnique américaine.
En tout, quelques 120 gravures directes en 78 tours furent engrangées. Bien entendu, Jelly Roll Morton s'en vanta, dans les tavernes où il se produisait, il annonça qu'il allait non seulement jouer du piano pour illustrer ses souvenirs, mais aussi raconter sa vie et celle de ses congénères. Il fut victime d'une agression au couteau en pleine poitrine qui faillit mettre un terme à sa vie et à ce projet. Lui qui souffrait déjà d'asthme et d'angines chroniques...

En 1939 et 1940, il refait surface à New York, et il renoue avec le succès. Il grave une quinzaine de disques pour les marques Bluebird et General. Hélas une rechute de santé lui sera fatale en voulant se rendre en plein hiver 1940 en Californie pour assister aux obsèques de sa marraine.

Il mourut à l'hôpital le 10 juillet 1941 à Los Angeles, après une admission tardive en avril. Le témoignage musical laissé par Jelly Roll Morton est unique.

Son originalité réside essentiellement dans la poésie et l'intensité descriptive qui se dégagent de ses compositions. Traduit en peinture, son talent pourrait se résumer à la vision d'un tableau de Monet vu à deux mètres et d'un Breughel vu de près... Vous trouverez une sélection de ses meilleurs enregistrements disponibles en CD, sur notre site Internet http://members.aol.com/cacdweb.

Toujours à propos de Jelly Roll Morton, faisons un retour rapide à Paris. Pour être précis, nous sommes à l'orée de l'été 1924 ; lorsqu'une chanteuse interprète, danseuse, entraîneuse et cabaretière du nom de Ada Smith débarque à l'assaut de l'hexagone. Son but : acquérir un cabaret à Montmartre et s'attirer la clientèle anglophone résidente et de passage dans la ville lumière. En moins d'une quinzaine d'années, elle voit son rêve devenir réalité. Et en 1935 elle est même propriétaire de deux cabarets à Paris : Le Big Apple et le Bricktop. Ce dernier décrit par ailleurs son surnom de Bricktop, c'est à dire la couleur de sa chevelure : une rousse américaine de race noire. Ada "Bricktop" Smith a consigné sa biographie en 1982 dans un livre passionnant aux éditions Welcome Rain New York.
C'est ainsi qu'on y apprend que Bricktop naquit un 14 août 1894 en Virginie, et que le démon de la danse était en elle dès son enfance. Pour subvenir aux maigres ressources de la famille, elle orienta sa carrière vers le chant et la danse en se produisant dans les saloons et bouges. Dans sa carrière, elle fut amenée à rencontrer de nombreux musiciens de jazz. Jelly Roll Morton en faisait partie, et l'histoire relatée se situe en 1917 à Chicago.

Jelly Roll Morton qui se confiait à Bricktop à propos de l'orientation de sa propre carrière et de son exaspération de devoir faire un choix entre celle de souteneur et de pianiste, aurait reçu le conseil suivant de Bricktop : « Pourquoi faire un choix ? Fais les deux ! » Les deux reproductions de photos pour cet épisode sont : notre vedette Jelly Roll Morton au piano en 1935, et une vue aérienne très partielle du district des maisons closes qui fleurissaient sur les bords du lac Pontchartrain en 1921. Oui ! Le même fameux lac où l'on pouvait entendre Buddy Bolden d'une rive à l'autre...

Vous ne l'aviez pas oublié, j'espère...


Jelly Roll Morton l'a immortalisé par deux fois dans l'une de ses nombreuses compositions : Buddy Bolden's blues. La première interprétation date de mai/juin 1938, pour la bibliothèque nationale ; et la deuxième date du 16 décembre 1939 pour la marque General. Mais revenons à la photo avec les petites maisons et leurs allées sur pilotis...

Aujourd'hui nous avons les pages jaunes pour annuaires de téléphones des métiers et fournisseurs en tous genres, mais à La Nouvelle Orléans, en 1921, existait un ouvrage spécialisé le « Blue Book ».
Cet annuaire créé en 1914, et mis à jour chaque année, contenait la liste des maisons de plaisirs, les saloons, les tripots, les bordels, avec les noms des orchestres de jazz en résidences. En plus des attractions, des menus, et de la liste des prix, on y trouvait aussi les prénoms de bataille des « >Mesdames Petits Phares », avec une brève description de leur plastique et de leurs spécialités.

QUINTETTE DU HOT CLUB DE FRANCE

Pour clore cet épisode, revenons une fois encore à Montmartre, et cette fois au cabaret le Big Apple appartenant toujours à notre Ada Bricktop Smith. Nous sommes en 1937, et plus précisément la nuit du 12 juin. C'est le Quintette du Hot Club de France qui figurait à l'affiche. Les deux vedettes qu'étaient Django Reinhardt à la guitare et Stéphane Grappelli au violon, allaient faire le plaisir des fans présents.
Un reporter américain, Ed Murrow, présentait les musiciens et les titres de trois morceaux qui allaient être joués... Ed Murrow était l'anchorman (chef responsable) du journal radiophonique de la chaîne CBS, et par la suite au même journal mais télévisé.

Sorte de Patrick Sabatier, de l'époque, il a notamment commenté l'atterrissage du Zeppelin à New York et surtout l'incendie qui s'en suivit, et réduisit cet aéronef en cendres en l'espace de quelques minutes... Tout ça pour dire qu'une partie de ce concert du Big Apple allait être enregistré et diffusé sur les ondes via un relais radiophonique sur ondes courtes.
A New York le relais était alors retransmis en léger différé pour être inséré dans une émission radio intitulée "Saturday Night Swing Club".

C'est par cette émission hebdomadaire qu'un auditoire potentiel de 130 millions d'américains a eu la chance d'entendre nos deux vedettes du jazz français pour la première fois. Nous reparlerons de ces deux vedettes. Mais pour la suite de cette aventure nous quittons Montmartre pour retourner à New York.
Il y sera question de faire connaissance avec Duke Ellington.


A suivre...

UNE PROPOSITION DE DISCOGRAPHIE...

1.     Peu, mais l'essentiel :

1. CD Compilation, 22 sélections 1926-1939 Marque : Best of Jazz 4008 Distribution : Mélodie France
Cet album met l'accent sur les meilleures faces orchestrales gravées par les Red Hot Peppers en 1926, et ne comporte que 5 titres en solo. Il occulte l'ensemble des piano solos gravés entre 23 et 25 pour les marques Gennett, Okeh et Paramount.

2.     Une bonne dose des meilleurs :

1. CD Chronologique, 23 titres 1924-1926 Marque : Classic Records 559 Distribution : Mélodie France
2. CD Chronologique, 23 titres 1926-1928 Marque : Classic Records 612 Distribution : Mélodie France
3. CD CLast Sessions, 25 titres 1939-1940 Marque : Commodore, CMD 14032 Distribution : Paris Jazz Corner
Ces albums présentent l'intégralité des enregistrements faits pour la marque General. La qualité auditive et l'excellence des transferts tient au fait que les reports ont été effectués en partant du matériel d'origine.

3.     Une dose encyclopédique :

1. CD Chronologique, 25 titres 1923-1924 Marque : Classics Records 584 Distribution : Mélodie France
2. CD Chronologique, 23 titres 1924-1926 Marque : Classics Records 599 Distribution : Mélodie France
3. CD Chronologique, 22 titres 1926-1928 Marque : Classics Records 612 Distribution : Mélodie France
4. CD Chronologique, 22 titres 1928-1929 Marque : Classics Records 627 Distribution : Mélodie France
5. CD Chronologique, 22 titres 1929-1930 Marque : Classics Records 642 Distribution : Mélodie France
6. CD Chronologique, 22 titres 1930-1939 Marque : Classics Records 654 Distribution : Mélodie France
7. CD Chronologique, 22 titres 1939-1940 Marque : Classics Records 668 Distribution : Mélodie France
Les albums Classics Jazz Records cités ci-dessus, présentent l'intégralité des enregistrements commerciaux de Jelly Roll Morton effectués sous son nom. Sont occultés : les 2ème et 3ème prises, les enregistrements radiophoniques, les enregistrements privés, les disques où Jelly Roll Morton figure au piano mais ayant parus sous un nom différent.

Note : L'album Classics 668 est très semblable au contenu de l'album Commodore CMD 14032 mais ce dernier est plus complet et de meilleure qualité.

4.     Une dose inconditionnelle, bref, la totale :

1. CD Ed. Intégrale chronologique, vol. "0" - 1924-1926 Marque : Masters of Jazz MJCD 34 Distribution : Next Music France
2. CD Ed. Intégrale chronologique, vol. 1 - 1923-1924 Marque : Masters of Jazz MJCD 19 Distribution : Next Music France
3. CD Ed. Intégrale chronologique, vol. 2 - 1924-1926 Marque : Masters of Jazz MJCD 20 Distribution : Next Music France
4. CD Ed. Intégrale chronologique, vol. 3 - 1926 Marque : Masters of Jazz MJCD 33 Distribution : Next Music France
5. CD Ed. Intégrale chronologique, vol. 4 - 1927-1928 Marque : Masters of Jazz MJCD 58 Distribution : Next Music France
6. CD Ed. Intégrale chronologique, vol. 5 - 1928-1929 Marque : Masters of Jazz MJCD 72 Distribution : Next Music France
7. CD Ed. Intégrale chronologique, vol. 6 - 1929 Marque : Masters of Jazz MJCD 80 Distribution : Next Music France
8. CD Ed. Intégrale chronologique, vol. 7 - 1929-1930 Marque : Masters of Jazz MJCD 108 Distribution : Next Music France
9. CD Ed. Intégrale chronologique, vol. 8 - 1930-1934 Marque : Masters of Jazz MJCD 139 Distribution : Next Music France
10. CD Ed. Intégrale chronologique, vol. 3 - 1934-1938 Marque : Masters of Jazz MJCD 177 Distribution : Next Music France
Les dix albums déjà publiés à ce jour par Masters of Jazz, présentent l'intégralité de tous les enregistrements connus dans lesquels Jelly Roll Morton est présent. Inconvénient : la parution des albums présentés, et ceux encore à venir est lente. Les derniers enregistrements figurant dans le volume 9 (sorti en juin 2001), nous amènent à décembre 1938. Le volume 1 avait vu le jour en 1991... Il reste donc encore à attendre deux CD's pour en venir à bout des enregistrements commerciaux, et environ 4 CD's pour engranger la totalité des enregistrements faits entre mai et décembre 1938 pour le compte de la Bibliothèque Nationale Américaine (Library of Congress) à Washington. L'album "0", en fait sans numéro, regroupe l'ensemble des "Piano Rolls" de Jelly Roll Morton.

Bien que d'un intérêt musical certain, les piano rolls n'ont jamais été assimilés à des enregistrements identiques ou approchants ceux que l'on obtient en enregistrant le spectre sonore emanant du piano joué en personne ; du moins dans les limites des techniques alors existantes.

Avis : Les enregistrements faits pour la Bibliothèque Nationale Américaine (Library of Congress) à Washington :
  • Ces enregistrements furent publiés pour la première fois en 78 tours par la firme Circle environ 10 ans après la mort de Jelly Roll Morton. Par la suite, ils furent réédités en microsillons et en CD. L'ensemble de ces éditions et rééditions ont été épurées et tronquées par la censure. D'autre part, les exécuteurs testamentaires de la famille Morton ont également imposé leurs veto pour la réédition de certains enregistrements prétextant la protection de la sphère privée. Enfin, et pour apprécier pleinement ces documents sonores de qualité nettement inférieure à celle des enregistrements dits commerciaux, il faut surtout posséder la maîtrise de l'anglais américain, et du "Slang", et plus particulièrement le slang de l'époque...
  • En France, une édition datant de l'hiver 1991, coffret de 3 CD, écourté et comprenant l'essentiel des performances pianistiques et un minimum de monologues, a paru chez Affinity (Charly Records Limited) CD AFS 1010-3. Ce coffret comprend 63 titres et/ou développements thématiques d'une durée totale de 231 minutes en compagnie du maître. Véritable leçon de piano et d'histoire, c'est un document qu'il vous faut essayer d'emprunter dans une médiathèque proche de chez vous.
  • Musicalement parlant, l'impact de ces enregistrements est immense. Jelly Roll Morton est seul au piano avec Alan Lomax conduisant l'interview que l'on entend parfois et qui lui pose des questions. Morton commente et raconte une succession de faits divers et d'épisodes vécus entre 1905 et le présent, soit alors 1937. Il situe dans le temps et joue une bonne vingtaine de ses compositions. Par exemple sa version de "The Pearls", s'étale sur près de 8 minutes dans ce contexte, alors que sur ses disques, enregistrés commercialement, elle est limitée à 3 minutes et des poussières. Il joue aussi des compositions d'autres confrères pianistes, et même des airs classiques, ou du répertoire folklorique créole. Son portrait-tableau du trompettiste légendaire Buddy Bolden, s'étale sur 7 minutes pour finir avec l'esquisse du blues qu'il enregistrera en studio un an plus tard.



(*) Note du Webmaster: Columbia vient de sortir un très bel album de 4 disques - The complete Hot Five and Hot Seven Recordings avec des nombreuses photos. Voir aussi http://www.louis-armstrong.net